Les manœuvres de déstabilisation et les complots de l’Égypte contre l’Éthiopie et l’ensemble de la Corne de l’Afrique

L’instabilité politique prolongée de l’Éthiopie et la récurrence des conflits ne peuvent être entièrement comprises sous le seul angle des divisions politiques internes. Ces vulnérabilités internes ont été exploitées et aggravées par des acteurs locaux et extérieurs poursuivant des intérêts stratégiques en Éthiopie et dans l’ensemble de la Corne de l’Afrique.

Parmi les acteurs extérieurs régulièrement cités par les analystes géopolitiques figure l’Égypte.

L’argument éthiopien ne se limite pas au fait que l’Égypte s’oppose au Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD). Il consiste à soutenir que, depuis plusieurs décennies, la politique égyptienne à l’égard de l’Éthiopie s’inscrit dans une stratégie politique et diplomatique plus vaste visant à freiner l’essor stratégique de ce pays, à affaiblir son influence régionale et à l’empêcher d’exercer un contrôle accru sur les ressources naturelles et économiques indispensables à son développement national.

Dans cette perspective, les activités de l’Égypte concernant le Nil, les conflits politiques internes de l’Éthiopie, la question érythréenne, le Soudan, la Somalie, la mer Rouge et le GERD s’inscrivent dans un ensemble plus large de pressions stratégiques. La principale préoccupation éthiopienne est qu’une Éthiopie divisée, instable et économiquement affaiblie soit plus facile à contenir qu’une Éthiopie pacifique, prospère et stratégiquement autonome.

Les pressions exercées sur l’Éthiopie

La source la plus persistante des pressions égyptiennes sur l’Éthiopie est le Nil. Le Nil Bleu prend sa source en Éthiopie et fournit une part importante des eaux qui s’écoulent en aval vers le Soudan et l’Égypte. Pour l’Éthiopie, ce fleuve représente une formidable opportunité de développement. Ses eaux peuvent produire de l’électricité, favoriser l’irrigation, accroître la production agricole, renforcer la sécurité alimentaire, soutenir l’industrialisation et contribuer à la réduction de la pauvreté.

Pendant des décennies, l’Éthiopie a toutefois été confrontée à un ordre régional de gestion des eaux largement façonné par des accords conclus sans sa participation. L’accord anglo-égyptien de 1929 sur les eaux du Nil et l’accord égypto-soudanais de 1959 sont devenus des éléments centraux d’un système que l’Éthiopie a constamment rejeté, estimant qu’ils ne sauraient déterminer les droits d’un État souverain situé en amont et n’ayant pas participé à leur conclusion.

L’objection éthiopienne est fondamentale. Selon Addis-Abeba, des accords historiques conclus entre des pays riverains situés en aval ne peuvent empêcher indéfiniment un pays en amont d’utiliser ses propres ressources naturelles à des fins de développement. La position éthiopienne repose sur le principe de l’utilisation équitable et raisonnable des cours d’eau internationaux.

Dans cette perspective, les tentatives visant à préserver des arrangements historiques relatifs aux eaux au détriment de l’Éthiopie dépassent le simple désaccord sur le partage de l’eau. Elles représenteraient un effort destiné à maintenir un ordre politique dans lequel le développement éthiopien demeure limité.

Une remise en cause de l’ordre régional existant

La construction du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) est devenue l’expression la plus manifeste de la détermination de l’Éthiopie à rompre avec cette dynamique historique. Le projet a transformé la relation du pays avec le Nil, en faisant passer l’Éthiopie d’une utilisation limitée de ses eaux à une stratégie de développement national d’envergure.

Le barrage a démontré que l’Éthiopie était capable de mobiliser ses ressources nationales, le soutien de sa population et des compétences techniques internationales pour réaliser un projet d’importance continentale.

Pour les Éthiopiens, le GERD représente bien davantage qu’une infrastructure hydroélectrique.
Il symbolise la souveraineté nationale, le droit au développement et la détermination de l’Éthiopie à exploiter ses ressources naturelles pour produire de l’électricité, développer l’industrie, améliorer la productivité agricole et créer des perspectives pour des millions de citoyens.

La campagne persistante de l’Égypte contre le projet est ainsi interprétée en Éthiopie non pas simplement comme une opposition à un barrage, mais comme une opposition à une transformation fondamentale de la position économique et stratégique du pays.

La préoccupation éthiopienne est que, si le pays est empêché de développer ses ressources hydriques, il risque de rester prisonnier de la pauvreté et de l’insécurité énergétique, tandis que son immense potentiel naturel demeure sous-exploité.

Les pressions diplomatiques

Selon les critiques éthiopiens, l’un des principaux instruments utilisés contre l’Éthiopie est la pression diplomatique. Plutôt que de limiter le différend sur le Nil à des négociations bilatérales directes, l’Égypte a régulièrement porté la question sur la scène internationale et recherché des soutiens politiques auprès d’institutions régionales et internationales.

Du point de vue éthiopien, cette démarche a contribué à faire considérer les projets de développement du pays comme des questions de sécurité internationale.

La crainte est que les campagnes diplomatiques puissent influencer les institutions internationales, les partenaires au développement, les institutions financières et les gouvernements qui, autrement, pourraient soutenir les ambitions éthiopiennes en matière d’infrastructures.

Selon les critiques éthiopiens, il en résulte une forme de pression indirecte.

Sans interrompre physiquement un projet, des pressions politiques extérieures peuvent compliquer son financement, entraver les partenariats internationaux, créer une incertitude diplomatique et présenter les initiatives de développement éthiopiennes comme des sources potentielles d’instabilité régionale.

Cette situation est particulièrement importante pour un pays en développement dont la transformation repose sur des investissements considérables dans l’énergie, les transports, l’agriculture, l’industrie manufacturière et les infrastructures.

L’exploitation des vulnérabilités internes

Les préoccupations les plus sérieuses en Éthiopie concernent l’interaction entre les pressions extérieures et les divisions politiques internes.

Le pays a connu des crises politiques répétées, des insurrections armées et des conflits impliquant des forces politiques et ethniques rivales. Selon l’argument éthiopien, les puissances étrangères n’ont pas nécessairement besoin de créer elles-mêmes ces divisions. Elles peuvent exploiter, encourager ou amplifier politiquement des griefs existants lorsque cela sert leurs intérêts stratégiques.

C’est dans ce contexte que la notion de sabotage politique prend toute son importance.

Le sabotage politique ne consiste pas nécessairement à créer ouvertement une organisation armée. Il peut également prendre la forme d’un soutien diplomatique à des forces politiques opposées, d’alliances stratégiques avec des gouvernements voisins, d’activités de lobbying politique, de campagnes d’information, de coopération militaire et de pressions internationales.

Lorsque de telles activités se déroulent parallèlement à un conflit interne, elles peuvent prolonger l’instabilité et compliquer la recherche d’un règlement politique.

Pour l’Éthiopie, le danger est particulièrement grave, car les conflits internes prolongés absorbent des ressources qui pourraient autrement être consacrées au développement. Un gouvernement confronté à une insurrection dispose de moins de moyens pour financer les écoles, les hôpitaux, l’électricité, les routes, l’irrigation, l’industrialisation et la création d’emplois.

Un pays absorbé par les impératifs de sécurité intérieure dispose également de capacités diplomatiques et économiques réduites pour poursuivre de grandes initiatives régionales.

La perte de l’accès à la mer
La question érythréenne constitue l’un des développements historiques les plus déterminants de l’histoire contemporaine de l’Éthiopie. La position stratégique de l’Érythrée a également fait de ce conflit un enjeu de rivalités régionales.

L’Érythrée abritait les principaux ports éthiopiens de la mer Rouge, notamment Massaoua et Assab. La séparation de l’Érythrée a finalement transformé l’Éthiopie, qui disposait d’un accès maritime direct, en un pays enclavé.

Les conséquences ont été considérables. L’Éthiopie est devenue dépendante des pays voisins pour accéder au commerce maritime international. Les coûts de transport des importations et des exportations ont augmenté. La dépendance stratégique à l’égard des États voisins est devenue une caractéristique durable de la situation économique éthiopienne.

Pour les stratèges éthiopiens, la perte de l’accès maritime ne peut être dissociée de l’histoire géopolitique plus large de la Corne de l’Afrique.

Des archives diplomatiques américaines déclassifiées datant des années 1970 montrent que des États arabes ont joué un rôle important dans les dynamiques politiques régionales entourant l’insurrection érythréenne. Toutefois, les éléments historiques disponibles ne démontrent pas que l’Égypte ait, à elle seule, créé le mouvement érythréen. Certaines évaluations américaines distinguaient même l’Égypte d’autres soutiens plus actifs aux insurgés érythréens, notamment la Libye, l’Irak et la Syrie.

L’Égypte demeurait néanmoins un acteur régional important dans l’environnement politique plus large entourant la question érythréenne.

Pour l’Éthiopie, le résultat stratégique reste considérable : le pays a perdu son accès direct à la mer Rouge. Cette perte continue d’influencer sa politique étrangère plusieurs décennies plus tard.

L’enclavement est devenu l’une des principales vulnérabilités économiques et stratégiques du pays.

L’Éthiopie réalise l’écrasante majorité de son commerce maritime international par l’intermédiaire des ports des pays voisins. Cette situation la rend dépendante des infrastructures étrangères, de la stabilité politique de ses voisins et de leur volonté de maintenir une coopération constructive.

Pour un pays de la taille démographique et du potentiel économique de l’Éthiopie, l’absence d’un accès maritime souverain et fiable entraîne des coûts stratégiques importants. Les frais de transport influencent les prix des marchandises importées. La compétitivité des exportations peut être réduite. L’industrialisation devient plus coûteuse. Les projets énergétiques et d’infrastructure dépendent davantage des corridors régionaux.

La recherche d’un accès à la mer ne constitue donc pas uniquement une ambition géopolitique pour l’Éthiopie. Elle est directement liée à son développement économique.

Du point de vue éthiopien, toute tentative extérieure visant à empêcher le pays de développer des partenariats maritimes fiables peut être interprétée comme un effort destiné à maintenir sa vulnérabilité stratégique.

Les alliances régionales

Les préoccupations éthiopiennes se sont intensifiées à mesure que l’Égypte a développé ses relations politiques et sécuritaires avec les pays entourant l’Éthiopie.

La coopération militaire entre l’Égypte et la Somalie a particulièrement retenu l’attention. En 2024, l’Égypte a envoyé du matériel militaire en Somalie à la suite d’un accord de sécurité conclu entre les deux pays.

Cette évolution est intervenue dans un contexte de tensions accrues, après la signature par l’Éthiopie d’un protocole d’accord avec le Somaliland concernant l’accès maritime.

Du point de vue éthiopien, le calendrier et les implications stratégiques de ce rapprochement sont significatifs.

L’Éthiopie considère son initiative d’accès maritime comme une nécessité économique et stratégique. Parallèlement, le renforcement de la coopération sécuritaire entre l’Égypte et la Somalie fait craindre l’émergence d’un environnement politique régional plus coordonné, susceptible de limiter les marges de manœuvre éthiopiennes.

La même préoccupation concerne le Soudan.
L’Égypte entretient des relations étroites avec les institutions étatiques soudanaises, notamment avec l’appareil militaire soudanais. Le conflit qui ravage le Soudan est ainsi devenu un autre terrain sur lequel les intérêts sécuritaires de l’Éthiopie croisent les intérêts régionaux de l’Égypte.

Pour l’Éthiopie, l’accumulation de ces relations soulève une question fondamentale : les pays voisins sont-ils progressivement intégrés à un réseau stratégique régional susceptible de limiter la liberté d’action de l’Éthiopie ?

L’Érythrée

L’Érythrée demeure un autre élément essentiel des calculs stratégiques de l’Éthiopie.

Les relations entre les deux pays ont connu des périodes de guerre, de réconciliation et de nouvelles tensions. La guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée, de 1998 à 2000, a entraîné d’immenses pertes humaines et économiques. Elle a affaibli les deux pays et accentué la militarisation de la partie septentrionale de la Corne de l’Afrique.

Les évolutions politiques ultérieures ont ajouté une nouvelle dimension à la rivalité régionale.

Pour les analystes éthiopiens, la possibilité que des acteurs extérieurs encouragent une confrontation entre l’Éthiopie et l’Érythrée est particulièrement dangereuse.

Des informations récentes faisant état de nouvelles tensions au Tigré ont de nouveau mis en lumière des accusations d’ingérence extérieure dans les conflits internes de l’Éthiopie. Des allégations de soutien égyptien et soudanais à des forces susceptibles d’affaiblir la souveraineté éthiopienne ont été rapportées.

Un conflit interne en Éthiopie peut rapidement prendre une dimension régionale.

L’internationalisation des conflits

Le conflit du Tigray a démontré à quelle vitesse une crise interne en Éthiopie peut acquérir une dimension internationale.

Il a impliqué l’Érythrée, le Soudan et plusieurs acteurs diplomatiques internationaux, tout en suscitant une vive concurrence autour des récits du conflit, de l’accès humanitaire et de la légitimité politique.

Pour l’Éthiopie, cette expérience a renforcé la perception selon laquelle les conflits internes peuvent devenir des instruments de rivalité géopolitique plus large.

Les désaccords politiques nationaux peuvent ainsi être internationalisés.

C’est l’un des principaux arguments avancés par les critiques qui accusent l’Égypte d’exploiter les vulnérabilités internes de l’Éthiopie.

Leur argument ne consiste pas nécessairement à affirmer que chaque insurrection éthiopienne a été créée au Caire. Il consiste plutôt à soutenir que les acteurs extérieurs peuvent identifier les faiblesses existantes et les exploiter afin de restreindre la liberté stratégique de l’Éthiopie.

La politique d’isolement

Une Éthiopie forte, entretenant des relations stables avec ses voisins, développant sa puissance économique, augmentant sa production d’électricité et disposant d’un accès maritime fiable, exercerait une influence considérable dans la Corne de l’Afrique.

Une Éthiopie divisée politiquement disposerait d’une influence bien moindre.

Par conséquent, les critiques éthiopiens estiment que les tentatives visant à affaiblir les relations diplomatiques du pays ou à exercer des pressions sur ses partenariats régionaux doivent être comprises comme les éléments d’une stratégie plus vaste d’endiguement.

Un tel endiguement ne nécessite pas nécessairement une confrontation militaire. Il peut prendre la forme de démarches diplomatiques, d’alliances régionales, d’accords de sécurité, de pressions politiques et de campagnes internationales.

Pourquoi une Éthiopie forte est-elle importante ?

L’émergence de l’Éthiopie en tant que puissance économique et politique plus importante transformerait fondamentalement la Corne de l’Afrique.

Le pays dispose d’un immense potentiel hydroélectrique, de vastes terres agricoles, de ressources en énergies renouvelables et d’un marché intérieur considérable.

Le GERD a déjà démontré la capacité de l’Éthiopie à mobiliser ses ressources nationales pour réaliser de grands projets d’infrastructure.
Des investissements supplémentaires dans la production d’électricité, l’irrigation, l’industrie manufacturière, l’agriculture, les corridors de transport et les infrastructures numériques pourraient transformer le pays en l’un des principaux pôles économiques du continent africain.

Un accès maritime fiable renforcerait davantage cette transformation.

Une Éthiopie plus forte serait également mieux placée pour contribuer à l’intégration régionale.

Elle pourrait exporter de l’électricité, développer le commerce transfrontalier, soutenir les infrastructures régionales et devenir un maillon économique majeur entre la Corne de l’Afrique et le reste du continent.

Du point de vue éthiopien, c’est précisément pour cette raison que les tentatives extérieures visant à limiter le potentiel de développement du pays revêtent une importance stratégique.

L’argument éthiopien peut donc être formulé clairement.

L’influence de l’Égypte ne devrait pas être examinée uniquement à travers les négociations sur le GERD. Elle devrait également être étudiée à la lumière de l’environnement politique global dans lequel évolue l’Éthiopie.

Le différend sur le Nil a généré des pressions diplomatiques persistantes.

Le GERD est devenu le symbole central de la lutte de l’Éthiopie pour son autonomie économique et stratégique.

Pris ensemble, ces développements constituent le fondement de la perception éthiopienne selon laquelle l’Égypte mène une politique d’endiguement stratégique.

Conclusion

Affirmer que l’Égypte constitue un facteur extérieur majeur dans l’instabilité de l’Éthiopie ne signifie pas nécessairement qu’elle a créé chacun des conflits qui secouent le pays.

L’argument éthiopien est toutefois que les faiblesses internes ont été à plusieurs reprises exposées à des pressions stratégiques extérieures.

La préoccupation est que l’Égypte ait utilisé son influence diplomatique, ses relations régionales et ses alliances politiques pour restreindre l’espace stratégique de l’Éthiopie, particulièrement lorsque celle-ci a cherché à accroître l’utilisation de ses ressources en eau du Nil, à renforcer son économie, à développer de grandes infrastructures ou à retrouver un accès fiable à la mer.

Le GERD est devenu l’exemple le plus manifeste de cette confrontation.

La détermination de l’Éthiopie à développer ses ressources hydriques s’est heurtée à un ordre régional établi que les responsables éthiopiens considèrent comme injuste et incompatible avec le droit du pays au développement.

La question maritime représente une autre dimension de cette même lutte.

Un pays enclavé comme l’Éthiopie est confronté à des désavantages économiques structurels. Une Éthiopie disposant d’un accès maritime fiable, d’une production électrique abondante, d’une agriculture en expansion, d’une industrie manufacturière en croissance et d’échanges régionaux renforcés bénéficierait d’une autonomie économique et politique nettement supérieure.

C’est pourquoi les analystes éthiopiens considèrent de plus en plus le différend sur le Nil, le GERD, la mer Rouge, l’accès maritime, le Soudan, la Somalie, l’Érythrée et les conflits internes de l’Éthiopie comme des composantes interconnectées d’une lutte géopolitique plus vaste.

 

Agence des nouvelles éthiopienne
2023