Le pouvoir sur l'eau : de la conquête à la maîtrise

Extrait de « Pulse of Africa », média partenaire de l'ENA

                                                Le 30 septembre, 2026 (ENA) 

Tout au long de l’histoire, plusieurs dirigeants égyptiens ont eu recours à des invasions militaires, à des guerres par procuration et à une diplomatie secrète pour asseoir leur hégémonie sur le bassin du Nil et déstabiliser l’Éthiopie.

Cette histoire n’a jamais porté uniquement sur l’eau.

Il s’agissait de pouvoir. Il s’agissait de peur. Et il s’agissait de savoir qui aurait le dernier mot sur l’avenir d’un fleuve qui nourrit des millions de personnes.

Depuis plus d’un siècle, l’Égypte et l’Éthiopie sont en proie à une rivalité façonnée par une réalité géographique immuable : l’Égypte se trouve en aval, l’Éthiopie en amont.

Le Nil Bleu, connu en Éthiopie sous le nom d’Abay, prend sa source dans les hauts plateaux éthiopiens. De cette simple réalité découle une question plus profonde : qui contrôle le développement lorsque la source de vie se trouve en amont, mais que la sécurité se trouve en aval ?

La rivalité entre l’Égypte et l’Éthiopie n’a jamais suivi un cours constant. Elle a évolué à maintes reprises. Au départ, elle s’appuyait sur la conquête. Puis elle s’est orientée vers la diplomatie et les pressions régionales. Plus tard, elle s’est transformée en levier financier. Et au XXIe siècle, elle s’est transformée en une lutte acharnée autour d’un projet : le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD). Pour comprendre le présent, il faut retracer le passé à travers l’évolution des stratégies et des craintes. Chaque époque a ajouté une nouvelle couche à cette histoire.

L'ère de l'ambition impériale

Au XIXe siècle, à une époque où l'expansion semblait être la solution à tous les problèmes (1863-1879), l'Égypte, sous le khédive Ismaïl Pacha, tenta de redessiner la carte.

Les forces égyptiennes avancèrent vers le sud et l'est, cherchant à étendre leur influence sur les territoires bordant la mer Rouge et le bassin du haut Nil. On considérait alors que le contrôle d'un territoire pouvait s'obtenir par la force des armes.

En 1875 et 1876, les armées égyptiennes pénétrèrent en territoire éthiopien. Mais ces campagnes se soldèrent par un échec cuisant. À Gundet en 1875 et à Gura en 1876, dans ce qui est aujourd’hui l’Érythrée, les forces de l’empereur Yohannes IV leur infligèrent de lourdes défaites.

Ces défaites mirent fin à la tentative de l’Égypte de conquérir l’Éthiopie par la force. Et la leçon resta gravée dans les mémoires. L’expansion militaire ne permettait pas de déterminer facilement qui détenait le contrôle des hauts plateaux éthiopiens. Elle ne permettait pas non plus de trancher la question de savoir qui contrôlait les sources du Nil.

Guerre par procuration et soft power

C’était une époque où la diplomatie du Nil croisait la politique de la Corne de l’Afrique (1956–1970). Sous Gamal Abdel Nasser, le conflit s’est éloigné de la logique du champ de bataille. Il est devenu un système politique.

Désormais, la lutte pour le Nil se menait par la voie de la diplomatie, de la concurrence régionale, de la guerre par procuration et des pressions. Nasser aurait utilisé son soutien à des forces rivales et à des mouvements d’insurrection pour isoler l’Éthiopie.

Il a soutenu l’irrédentisme somalien dans le conflit de l’Ogaden. Il a également financé des mouvements d’insurrection en Érythrée. Et la politique égyptienne consistait notamment à bloquer les prêts internationaux destinés aux infrastructures hydrauliques éthiopiennes.

L’Accord sur les eaux du Nil de 1959, conclu entre l’Égypte et le Soudan, fut un symbole majeur de cette époque. Il répartissait l’utilisation des eaux du Nil sans que l’Éthiopie et les États riverains en amont ne soient présents à la table des négociations. L’Éthiopie rejeta cet accord, et les pays en amont furent exclus du processus décisionnel. Parallèlement, la politique du Nil devint indissociable de la politique régionale. Le conflit ne se limitait plus aux seules rives du fleuve.

Elle s’étendit au-delà de la mer Rouge, en Érythrée, en Somalie et au Soudan, et s’entremêla avec des calculs plus larges liés à l’équilibre des pouvoirs dans la Corne de l’Afrique. C’est là que la rivalité s’est intensifiée : la sécurité hydrique est devenue une stratégie régionale.

L'impératif de sécurité

Ce fut une période où le Nil devint un enjeu de sécurité nationale (1970-1981). Sous Anwar Sadat, le ton changea à nouveau. Le Nil cessa d’être considéré principalement sous l’angle économique. Il devint une question de sécurité.

Sadat aurait menacé de lancer une action militaire ouverte contre les projets éthiopiens de barrages sur le Nil. Pendant la guerre de l’Ogaden de 1977, l’Égypte arma les forces somaliennes. Des alliances stratégiques furent nouées pour encercler et affaiblir l’Éthiopie. Le conflit régional et le différend sur le Nil s’exacerbèrent de concert.

Des recherches historiques attestent de l’aide militaire apportée par l’Égypte à la Somalie pendant la guerre et reflètent la crainte que l’instabilité en Éthiopie ne déstabilise le Soudan, ce qui nuirait à la position stratégique de l’Égypte. Le discours devint également plus direct. Sadate avertit que si l’Éthiopie entravait l’accès de l’Égypte aux eaux du Nil, l’Égypte pourrait riposter par la force.

Un compte rendu universitaire fait état de l’idée selon laquelle il n’y aurait « aucune alternative » à la force si les intérêts de l’Égypte concernant le Nil étaient menacés. Il s’agissait là d’un changement de mentalité. On passait d’un désaccord sur le développement à une préparation militaire. De la négociation à une logique de « ligne rouge ».

Siège financier et endiguement

Sous le régime de Hosni Moubarak (1981-2011), les confrontations directes ont perdu de leur importance. Les pressions sont devenues plus discrètes, plus complexes et plus bureaucratiques. L’Égypte s’est tournée vers la diplomatie et l’influence internationale. Cette approche a été qualifiée d’« endiguement régional clandestin », consistant à soutenir des insurrections armées en Éthiopie, à bloquer les financements et, selon certaines sources, à établir une présence des services de renseignement dans les États voisins.

Le conflit le plus visible de cette époque portait souvent sur le financement des infrastructures hydrauliques éthiopiennes. Des sources font état de l’opposition égyptienne au financement international de projets qui, selon Le Caire, risquaient d’affecter le débit du Nil. Il importe toutefois d’éviter toute simplification excessive. L’affirmation récurrente selon laquelle Moubarak aurait simplement opposé son veto à tous les prêts destinés aux barrages éthiopiens est trop générale. Les prêts internationaux dépendent de nombreux facteurs, et l’Éthiopie a réussi à obtenir des financements pour certains projets, tels que le GERD.

Néanmoins, la tendance générale restait claire. L’Égypte tentait de préserver sa position établie dans la diplomatie du Nil. L’Éthiopie faisait davantage pression pour obtenir la liberté de se développer. Ainsi, la lutte s’est poursuivie, mais avec de nouveaux outils : prêts, institutions, autorisations techniques et timing diplomatique.

Un choc télévisé

L’ère Mohamed Morsi a été marquée par un moment public dramatique. En 2013, le débat politique autour du GERD a pris une tournure inhabituelle.

Au cours d’une réunion télévisée en direct, des personnalités politiques égyptiennes ont évoqué des options secrètes et extrêmes pour faire pression sur l’Éthiopie. Parmi les idées avancées figuraient le sabotage, l’armement de factions rebelles éthiopiennes et le lancement de frappes aériennes.

Cette émission a suscité un embarras général et une inquiétude internationale. Mais elle a également révélé un élément crucial : le barrage s’était profondément ancré dans la réflexion égyptienne en matière de sécurité. Il ne s’agissait plus seulement d’un différend technique, mais d’une menace pour la stabilité nationale, qui influençait ce que certains dirigeants étaient prêts à aborder ouvertement.

Cet épisode ne s’est pas traduit par un ordre personnel de recourir à la violence. Il a toutefois montré l’éventail des stratégies de pression que certaines personnalités politiques estimaient justifiées.

Encerclement moderne et « lignes rouges »

Sous Abdel Fattah El-Sissi, la posture de l’Égypte s’est transformée en un mélange de diplomatie officielle, de dissuasion militaire et d’endiguement régional. D’une part, l’Égypte a renforcé ses alliances militaires et de défense avec les États voisins. Parmi les stratégies rapportées figurent le partage de renseignements et les efforts visant à encercler géopolitiquement l’Éthiopie, par le biais de partenariats avec des pays de la région.

D’autre part, l’Égypte a étendu ses priorités en matière de sécurité dans et autour de la mer Rouge, ainsi qu’à proximité de goulets d’étranglement maritimes critiques tels que Bab-el-Mandeb. Le renforcement des liens de sécurité avec l’Érythrée et la projection d’une présence navale près de la Corne de l’Afrique ont fait partie intégrante de cette approche. Le recours à des intermédiaires et l’influence stratégique ont également fait leur apparition dans le discours. L’Éthiopie a accusé l’Égypte de tirer parti de l’instabilité interne, comme le conflit au Tigré, pour faire pression sur Addis-Abeba et retarder la mise en service du GERD.

L’Égypte a à plusieurs reprises présenté la perturbation de l’approvisionnement en eau en aval comme une question existentielle. Les responsables ont qualifié la sécurité de l’approvisionnement en eau en aval de « ligne rouge », mettant en garde contre des conséquences majeures si l’accès de l’Égypte aux eaux du Nil venait à être menacé. Enfin, l’isolement diplomatique et financier est resté l’un des outils à disposition. L’Égypte a fait appel à des organisations internationales, notamment le Conseil de sécurité des Nations unies et la Ligue arabe, pour faire pression contre les projets de remplissage du barrage de l’Éthiopie et pour restreindre les financements internationaux.

Du champ de bataille à la salle de réunion

Au fil des époques, les méthodes ont évolué, mais la stratégie fondamentale est restée la même : contenir l’Éthiopie. Sous Ismail Pacha, l’Égypte a tenté une expansion militaire directe. Sous Nasser, le champ de bataille s’est déplacé vers une rivalité régionale par procuration et un isolement diplomatique. Sadat a recadré la question du fleuve pour en faire un enjeu sécuritaire explicite, tandis que Moubarak s’est appuyé sur des blocus financiers discrets et des pressions clandestines. Le gouvernement de Morsi a publiquement envisagé des options d’endiguement extrêmes, et El-Sissi a combiné dissuasion militaire, alliances d’encerclement et lobbying financier. Pourtant, malgré des siècles de pressions coordonnées et de conflits par procuration, cette stratégie a finalement échoué. La ténacité de l’Éthiopie a résisté à toutes les tentatives visant à restreindre son développement, culminant avec la construction et la mise en service du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne — preuve qu’aucune stratégie d’endiguement ne saurait altérer de manière permanente le destin souverain des hauts plateaux éthiopiens.

Il est indéniable que le fleuve est vital pour l’Égypte. Il en va de même pour le droit de l’Éthiopie à exploiter les ressources de l’Abay. Et ce désaccord persistant met en évidence une limite majeure : les accords négociés sans la participation de tous les pays du bassin ne peuvent pas résoudre pleinement la question du partage entre l’amont et l’aval.

La véritable leçon du Nil

Cette longue histoire constitue un avertissement clair. La stabilité ne naît pas de la domination. Elle ne naît pas de l’isolement. Elle ne naît pas d’une rivalité par procuration. Et elle ne naît pas de menaces qui plongent les voisins dans une insécurité permanente.

Depuis des siècles, l’Abay coule vers le nord. Le défi consiste désormais à faire en sorte que ce fleuve devienne un fondement de la coopération, et non un détonateur permanent de confrontations.

L’eau peut être une arme dans un cadre inadapté. Mais elle peut aussi être une source de vie partagée dans un cadre approprié.

L’avenir du bassin du Nil ne se réglera pas par la seule force. Il se réglera grâce à un cadre qui aborde à la fois la sécurité hydrique et les droits au développement, tout en réunissant autour d’une même table les intérêts légitimes de l’ensemble du bassin.

Et la question reste urgente, et non pas historique : le Nil deviendra-t-il un accord entre voisins ou un nouveau champ de bataille déguisé en diplomatie ?

Dans le monde interconnecté d’aujourd’hui, la leçon à tirer de cette longue rivalité est claire : la politique hydrologique à somme nulle appartient à une époque révolue. Les réalités sur le terrain — croissance démographique, changement climatique et besoins économiques pressants — font qu’il est impossible pour un seul pays de monopoliser ou de dicter le destin du Nil. La sécurité en aval ne peut se construire par le confinement ou la déstabilisation des voisins en amont. Une stabilité véritable et durable ne peut émerger que lorsque tous les États du bassin auront dépassé les revendications héritées de l’époque coloniale et adopté les principes d’une utilisation équitable et raisonnable. Grâce à un dialogue sincère, à des institutions communes telles que la Commission du bassin du Nil et à un développement coopératif, l’Abay pourra enfin passer du statut de champ de bataille régional à celui de source de vie commune pour des millions de personnes.

Agence des nouvelles éthiopienne
2023