La vision mondiale de l’Éthiopie : faire entendre la voix de l’Afrique et garantir un accès fiable à la mer - ENA Français
La vision mondiale de l’Éthiopie : faire entendre la voix de l’Afrique et garantir un accès fiable à la mer
Addis Ababa le 24 septembre, 2026 (ENA) L’Éthiopie a profité de la 81e Assemblée générale des Nations unies pour poser une question stratégique plus large à la communauté internationale : un système mondial confronté à de profonds changements géopolitiques, économiques, technologiques et environnementaux peut-il rester crédible sans accorder davantage d’importance à l’Afrique et aux pays du Sud ?
Pour le président Taye Atske Selassie, la réponse est de plus en plus liée à la manière dont le système international répartit la parole, les opportunités et les responsabilités.
S’exprimant lors du débat général à New York le 23 septembre, le président Taye a établi un lien entre les priorités nationales de l’Éthiopie et un plaidoyer plus large en faveur d’un multilatéralisme renforcé, d’une meilleure représentation de l’Afrique au sein des institutions mondiales, d’une intégration régionale pacifique, d’une connectivité maritime fiable, de la justice climatique, de la transition énergétique, de la sécurité alimentaire et de l’inclusion technologique.
Son message a été prononcé alors que la 81e Assemblée générale se réunit sous le thème « Restaurer la confiance, gérer la transformation : une Organisation des Nations unies au service de tous ». Ce thème reflète à lui seul un système international soumis à la pression des conflits armés, de l’aggravation des inégalités, des urgences climatiques, de l’évolution technologique rapide et de la perte de confiance dans les institutions multilatérales.
Dans ce contexte, l’intervention de l’Éthiopie allait au-delà d’une simple déclaration d’intérêts nationaux. Il s’agissait d’une tentative d’inscrire ces intérêts dans un programme plus large, à l’échelle de l’Afrique et des pays du Sud.
La voix de l’Afrique et la question de la légitimité mondiale
Au cœur du message de l’Éthiopie se trouve la question de longue date de la représentation africaine dans les processus décisionnels mondiaux.
Le président Taye a réitéré l’appel de l’Éthiopie en faveur d’une réforme du Conseil de sécurité des Nations unies, faisant valoir que l’Afrique ne peut
rester structurellement sous-représentée au sein d’une institution dont les décisions ont des conséquences profondes pour la paix et la sécurité internationales.
L’Éthiopie a toujours soutenu la position commune africaine, notamment l’appel en faveur de deux sièges permanents pour l’Afrique, assortis de pleins
droits et responsabilités ainsi que d’un droit de veto, parallèlement à une représentation non permanente supplémentaire. Le président Taye a clairement exprimé cette position lors de précédentes rencontres avec les dirigeants de l’ONU et a continué à présenter la réforme du Conseil de sécurité comme une question d’équité, de représentation et de crédibilité institutionnelle.
Cet argument a retrouvé toute son actualité lors de l’Assemblée générale de cette année.
Le président de la 81e Assemblée générale, Khalilur Rahman, a lui-même identifié la gouvernance mondiale inclusive et la réforme de l’ONU comme des piliers centraux de son programme. Dans son discours d’ouverture, il a déclaré que la réforme devait rendre l’Organisation plus représentative et plus réactive, tout en soulignant que la sous-représentation de l’Afrique au Conseil de sécurité était particulièrement importante.
Pour l’Éthiopie, il ne s’agit donc pas simplement d’obtenir une présence africaine plus importante à New York. Il s’agit de savoir si des institutions créées à une époque géopolitique très différente peuvent représenter de manière adéquate le monde tel qu’il existe aujourd’hui.
Le poids démographique, le potentiel économique et l’importance stratégique croissante de l’Afrique se sont considérablement accrus, tandis que sa représentation officielle au sein de l’organe décisionnel le plus puissant de l’ONU reste limitée.
Cette tension est au cœur de l’argumentation diplomatique de l’Éthiopie.
Du multilatéralisme en tant que principe au multilatéralisme en tant que sécurité
La position de l’Éthiopie s’appuie également sur sa propre histoire diplomatique.
L’expérience du pays avec la Société des Nations et l’incapacité du système international à empêcher l’agression fasciste dans les années 1930 ont depuis longtemps façonné la vision d’Addis-Abeba en matière de sécurité collective.
Cette histoire donne à l’Éthiopie une raison particulière de considérer le multilatéralisme non seulement comme une architecture diplomatique, mais aussi comme un mécanisme dont l’efficacité peut avoir des conséquences directes sur la sécurité nationale et régionale.
La leçon que tire l’Éthiopie est claire : les institutions internationales perdent leur crédibilité lorsque leurs principes sont appliqués de manière sélective ou lorsque des régions entières restent insuffisamment représentées dans les décisions concernant la guerre, la paix et la sécurité.
Cette perspective s’inscrit également dans l’identité diplomatique de longue date de l’Éthiopie en tant qu’État africain profondément engagé dans le multilatéralisme et en tant que pays hôte du siège de l’Union africaine à Addis-Abeba.
Il en résulte un discours de politique étrangère dans lequel l’Éthiopie cherche à s’exprimer à la fois en tant qu’acteur national et en tant que membre d’une communauté diplomatique africaine plus large.
Accès à la mer : de l’intérêt national à la connectivité régionale
La dimension sans doute la plus importante sur le plan stratégique du message du président Taye réside dans l’importance renouvelée accordée par l’Éthiopie à un débouché maritime fiable.
Pour le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique et l’une des plus grandes économies du continent, la dépendance vis-à-vis des infrastructures maritimes extérieures n’est pas simplement une question logistique. Elle influe sur les coûts commerciaux, les chaînes d’approvisionnement, la compétitivité industrielle et la capacité du pays à s’intégrer plus profondément dans les marchés mondiaux.
Le président Taye a donc lié les ambitions économiques de l’Éthiopie à la nécessité d’une connectivité maritime fiable, tout en mettant l’accent sur l’engagement diplomatique et les accords susceptibles de servir des intérêts régionaux plus larges.
Ce cadrage est important.
L’Éthiopie présente de plus en plus l’accès à la mer non seulement comme une exigence nationale, mais aussi comme un élément d’un ensemble plus large de connectivité régionale impliquant la sécurité, le commerce, les infrastructures, les ports, la logistique et l’intégration économique dans toute la Corne de l’Afrique.
Cela inscrit la question dans la géographie stratégique de la mer Rouge et du golfe d’Aden, l’un des corridors maritimes les plus importants au monde.
L’argument éthiopien est qu’une grande économie enclavée ne peut pleinement réaliser son potentiel économique sans un accès prévisible au commerce maritime international. Dans le même temps, Addis-Abeba s’est efforcée de présenter la connectivité comme potentiellement mutuellement bénéfique : les États côtiers peuvent tirer profit des investissements, de la logistique, des infrastructures et de l’expansion des échanges commerciaux générés par des liens plus solides avec l’Éthiopie.
La question porte donc de plus en plus sur la manière dont la connectivité maritime peut être intégrée dans une architecture économique régionale et dans une perspective de sécurité.
Énergie : transformer les ressources africaines en croissance africaine
Le message du président Taye sur l’énergie s’inscrit dans une logique similaire.
L’Afrique dispose d’un énorme potentiel en matière d’énergies renouvelables, mais des millions de personnes n’ont toujours pas accès à une alimentation électrique fiable et de nombreux pays ne disposent pas des réseaux de transport, des financements et des infrastructures nécessaires pour convertir la capacité de production en activité économique productive.
L’Éthiopie a cherché à se positionner au cœur de ce débat grâce à son développement des énergies renouvelables et au Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD).
Pour Addis-Abeba, le GERD n’est pas présenté simplement comme un projet énergétique national. Il s’inscrit dans un modèle de développement plus large, axé sur la mobilisation des ressources nationales, les énergies renouvelables et l’interconnexion électrique régionale.
Le défi majeur, cependant, va au-delà de la production.
L’Afrique a besoin de lignes de transport d’électricité, de réseaux interconnectés, de capacités de stockage, d’investissements et d’industries capables d’utiliser l’électricité de manière productive.
C’est là que l’argument de l’Éthiopie rejoint le débat mondial plus large sur l’accès à l’énergie : le développement des capacités de production n’est qu’une partie de la transition énergétique. La question la plus difficile est de savoir comment financer et relier ces capacités afin que l’électricité devienne un pilier de l’industrialisation, des services numériques, de l’agriculture et de l’emploi.
En ce sens, l’Éthiopie tente de recentrer le débat, en le faisant passer du potentiel de l’Afrique en matière d’énergies renouvelables à sa capacité à convertir ce potentiel en transformation économique.
Diplomatie climatique et politique de développement
Le changement climatique constitue un autre trait d’union entre les priorités nationales de l’Éthiopie et sa diplomatie internationale.
Le président Taye a mis l’accent sur le décalage entre les contributions historiques des pays aux émissions mondiales et leur exposition aux conséquences liées au climat, plaçant ainsi les questions de financement climatique, d’équité et de développement au cœur de la position de l’Éthiopie.
Le choix de l’Éthiopie pour accueillir la COP32 en 2027 offre à Addis-Abeba une tribune supplémentaire pour faire avancer ce programme.
L’initiative « Green Legacy » du pays, le développement des énergies renouvelables et les efforts de restauration de l’environnement s’inscrivent dans le discours national que l’Éthiopie transpose dans la diplomatie climatique internationale.
Mais la question stratégique va au-delà de la plantation d’arbres ou des émissions.
Pour de nombreux pays africains, le débat sur le climat est fondamentalement lié au financement du développement. Le continent a besoin de ressources non seulement pour réduire les émissions, mais aussi pour adapter ses
infrastructures, renforcer ses systèmes alimentaires, élargir l’accès à l’énergie et protéger les communautés vulnérables.
Le message de l’Éthiopie vise donc à établir un lien entre la responsabilité climatique et les opportunités de développement.
La sécurité alimentaire, gage de résilience économique et stratégique
La sécurité alimentaire occupe une place similaire.
La référence du président Taye à l’augmentation de la production de blé en Éthiopie reflète un effort plus large visant à présenter la production agricole nationale comme un pilier de la résilience.
La leçon que l’Éthiopie met en avant est que la sécurité alimentaire ne peut être dissociée de la stabilité économique, de la résilience nationale et de la vulnérabilité géopolitique.
Les perturbations de ces dernières années — qu’il s’agisse de conflits, de perturbations des chaînes d’approvisionnement ou de catastrophes climatiques — ont montré à quelle vitesse la dépendance vis-à-vis des marchés alimentaires internationaux peut devenir un enjeu stratégique.
Pour l’Éthiopie et d’autres États africains, l’augmentation de la productivité agricole nationale est donc de plus en plus considérée non seulement comme une politique agricole, mais aussi comme s’inscrivant dans une stratégie plus large visant à renforcer la souveraineté économique et à résister aux chocs externes.
La technologie et la bataille pour l’avenir
La technologie apporte une nouvelle dimension au message international de l’Éthiopie.
L’intelligence artificielle transforme rapidement les économies, les marchés du travail, l’éducation, la sécurité et la compétitivité mondiale. Pourtant, l’accès aux infrastructures informatiques, aux données, aux compétences et aux investissements reste très inégal.
Le danger pour l’Afrique n’est pas simplement d’être laissée pour compte lors de la prochaine révolution technologique. Il s’agit de devenir dépendante de manière permanente de technologies conçues, détenues et contrôlées ailleurs.
L’accent mis par le président Taye sur des initiatives telles que le programme éthiopien « 5 millions de codeurs » et les efforts du pays pour développer ses capacités numériques et en matière d’IA reflètent une volonté de positionner la technologie comme un instrument de développement plutôt que comme un simple marché de consommation.
La question qui se pose de plus en plus est de savoir si les pays africains pourront participer à la création de la prochaine génération de technologies — et si la gouvernance mondiale de l’IA accordera aux pays en développement une voix significative.
Ce débat revêt une importance particulière lors de l’Assemblée générale des Nations unies de cette année, où la gouvernance de l’IA et la fracture numérique constituent des éléments majeurs du débat plus large sur la transformation de la coopération multilatérale. La présidence de l’Assemblée générale a identifié « l’innovation inclusive » comme l’un de ses six piliers, mettant l’accent sur une gouvernance et des investissements inclusifs pour réduire la fracture numérique.
La Corne de l’Afrique : la connectivité est indissociable de la stabilité
Le message que l’Éthiopie adresse au monde entier revient en fin de compte à son voisinage immédiat.
La Corne de l’Afrique est à la fois une zone au potentiel économique immense et une région marquée par une vulnérabilité géopolitique persistante. Les conflits, l’insécurité maritime, la fragilité des accords politiques et la concurrence autour des infrastructures stratégiques continuent de façonner la région.
Les échanges entre le président Taye et le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies, ont porté sur la paix et la sécurité dans la Corne de l’Afrique, la connectivité régionale et le développement durable. M. Guterres a également réaffirmé le soutien de l’ONU aux préparatifs de l’Éthiopie en vue d’accueillir la COP32.
Cette combinaison est révélatrice.
Pour l’Éthiopie, la sécurité et le développement sont de plus en plus présentés comme des axes politiques interdépendants plutôt que distincts.
Une Corne de l’Afrique stable facilite le commerce et le développement des infrastructures. Une meilleure connectivité crée des incitations économiques à la coopération. Une plus grande intégration économique peut, à son tour, renforcer les fondements de la stabilité régionale.
Telle est la logique plus large qui sous-tend l’importance accordée par l’Éthiopie à l’accès maritime, à l’intégration régionale et à l’engagement diplomatique.
Le message de l’Éthiopie à l’ONU va au-delà de l’Éthiopie
Dans son ensemble, le message du président Taye à l’ONU forme un tableau stratégique relativement cohérent.
L’Éthiopie cherche à relier la voix de l’Afrique dans la gouvernance mondiale à la capacité de l’Afrique à piloter son propre développement.
La réforme du Conseil de sécurité porte sur la représentation politique.
L’accès maritime concerne la connectivité et le commerce.
Les énergies renouvelables concernent l’industrialisation et l’accès à l’énergie.
La production alimentaire concerne la résilience.
La technologie concerne la compétitivité future.
La diplomatie climatique concerne le financement du développement et la vulnérabilité environnementale.
La diplomatie régionale porte sur la stabilité nécessaire à la réalisation de ces ambitions.
Le fil conducteur est l’autonomie d’action.
L’argument de l’Éthiopie est que l’Afrique devrait avoir une plus grande influence non seulement sur la manière dont les institutions mondiales prennent leurs décisions, mais aussi sur la manière dont les ressources, les marchés, les technologies et les priorités de développement du continent sont intégrés dans l’économie mondiale.
Cela donne à ce message une portée plus large qu’une simple déclaration de politique étrangère classique.
Il s’agit d’un débat sur l’architecture même du système international.
De la rhétorique new-yorkaise aux résultats concrets
Le plus difficile commence après les discours.
Les appels à la réforme, à la représentation, à la connectivité et au développement équitable sont de plus en plus courants dans la diplomatie internationale. Leur importance dépend en fin de compte de leur capacité à générer des changements institutionnels, des financements, des infrastructures, des partenariats et des accords politiques durables.
Pour l’Éthiopie, cela signifie traduire son engagement diplomatique croissant en résultats concrets : expansion du commerce et des investissements, renforcement des infrastructures régionales, connectivité maritime fiable, partenariats dans le domaine des énergies renouvelables, financement de la lutte contre le changement climatique, capacités technologiques et un rôle accru de l’Afrique dans la prise de décision mondiale.
Le défi est de taille.
Mais l’opportunité l’est tout autant.
À l’heure où l’ONU elle-même est confrontée à des questions de pertinence, de représentation et de confiance, l’Éthiopie a choisi d’inscrire ses intérêts nationaux dans un débat beaucoup plus large concernant l’Afrique et les pays du Sud.
Le message envoyé depuis New York n’est donc pas simplement que l’Éthiopie souhaite avoir davantage voix au chapitre.
Il s’agit plutôt de montrer que l’Afrique souhaite jouer un rôle plus important dans la définition des règles du système international — et que l’Éthiopie entend prendre part à ce débat.
La valeur de cette stratégie se mesurera désormais à l’aune de ce qui va suivre : la capacité à transformer des principes diplomatiques en partenariats concrets, en connectivité régionale, en progrès en matière de développement et en changements institutionnels.
C’est là que le message de l’Éthiopie à l’ONU passe de la rhétorique à la stratégie.