Le pari du régime érythréen : pousser le Tigray vers une zone tampon dans le cadre d'une nouvelle guerre par procuration - ENA Français
Le pari du régime érythréen : pousser le Tigray vers une zone tampon dans le cadre d'une nouvelle guerre par procuration
Par un rédacteur de Sraff
Le 6 Août, 2026 (ENA)
La Corne de l’Afrique entre dans une nouvelle phase critique. Ce qui, à première vue, semble être une situation alarmante dans le nord de l’Éthiopie est de plus en plus considéré par de nombreux observateurs régionaux comme un conflit géopolitique plus large, dans lequel la région du Tigray risque de devenir la zone tampon d’une nouvelle guerre par procuration.
Le principal obstacle à la paix est le régime érythréen, qui s'appuie depuis longtemps sur des acteurs intermédiaires.
Il tente d'utiliser la faction interdite du Front populaire de libération du Tigray (TPLF) comme un instrument pour déstabiliser l'Éthiopie, affaiblir sa position stratégique et maintenir la région prisonnière d'un conflit récurrent.
Aujourd’hui, sous la bannière de la soi-disant alliance anti-éthiopienne « Tsimdo », le régime érythréen utilise ouvertement le TPLF, organisation interdite, comme instrument par procuration pour relancer la guerre contre l’Éthiopie et transformer le Tigray en zone tampon d’un nouveau conflit régional. Ce qui se déroule actuellement n’est pas simplement un alignement politique. Il s’agit également d’une stratégie calculée visant à militariser le Tigray et à replonger la région dans une nouvelle guerre dévastatrice.
Dans le même temps, la faction extrémiste du TPLF a lancé une nouvelle campagne visant à replonger le Tigray dans un conflit armé. Incapable de mobiliser volontairement les jeunes à une échelle significative, le groupe a de plus en plus recouru au recrutement coercitif et à la militarisation, révélant ainsi la profondeur de son isolement politique et sa détermination à privilégier le conflit plutôt que la paix et la reconstruction.
Depuis des décennies, les analystes de la Corne de l’Afrique soutiennent que la doctrine de sécurité d’Asmara a été façonnée par une préférence pour un équilibre régional des pouvoirs fragmenté. Selon ce point de vue, une Éthiopie forte, économiquement intégrée et politiquement stable modifierait fondamentalement l’équilibre régional d’une manière que l’Érythrée perçoit comme défavorable.
Que l’on adhère entièrement ou partiellement à cette analyse, l’idée selon laquelle les politiques du régime érythréen sous Isaias Afwerki ont été façonnées par l’instabilité en Éthiopie – et en ont parfois tiré profit – est devenue un thème de plus en plus influent dans l’analyse géopolitique régionale.
La nouvelle militarisation de la région du Tigray
La préoccupation la plus immédiate concerne la remilitarisation signalée de la faction interdite du TPLF. Depuis la signature de l’accord de cessation des hostilités (CoHA) de Pretoria en novembre 2022, on s’attendait à ce que le Tigré donne la priorité à la reconstruction, à la relance économique et à la normalisation politique.
Les informations en provenance du Tigray font de plus en plus état de recrutements forcés, y compris de mineurs. Des familles ont accusé des éléments armés d’enlever des jeunes de leurs foyers et de leurs communautés pour les soumettre à un entraînement militaire, tandis que des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des mères tentant d’empêcher l’enlèvement de leurs enfants.
Ces faits ont également été relayés par des personnalités politiques de la région du Tigray elle-même. Getachew Reda, dirigeant du Parti de la solidarité démocratique du Tigré et ancien chef de l’administration provisoire de la région du Tigray, a publiquement accusé des éléments de la faction interdite d’intimidation, de détention arbitraire et de recrutement forcé.
Si elles étaient vérifiées de manière indépendante, de telles pratiques constitueraient une grave violation des normes humanitaires internationales et des engagements inscrits dans l’accord de paix de Pretoria.
De la mobilisation politique à l'affrontement armé
Les analystes politiques soulignent de plus en plus que la trajectoire actuelle de la faction du TPLF, qui gagne du terrain, est moins motivée par la reconstruction que par les préparatifs en vue d'un nouvel affrontement militaire avec le gouvernement fédéral.
Ils citent les déclarations publiques des dirigeants de la faction, notamment Debretsion Gebremichael et Fetlework Gebregziabher, comme preuves de préparatifs de grande envergure en vue d’un nouveau conflit et de ce qu’ils décrivent comme une coordination avec des forces internes et externes opposées au gouvernement éthiopien. Le discours de la faction est devenu de plus en plus belliqueux, laissant notamment entendre que de futures opérations militaires pourraient s’étendre au-delà du Tigray, en coordination avec des forces alliées.
Le coût humain de la militarisation
Les préoccupations les plus inquiétantes concernent l’impact de la faction interdite du TPLF sur les civils. Les détracteurs ne cessent de dénoncer le fait que le groupe transforme des quartiers et des villages en zones de recrutement où la peur, l’intimidation et la coercition ont remplacé la mobilisation politique volontaire.
Les témoignages les plus poignants proviennent des communautés touchées elles-mêmes.
Des familles racontent comment des mères se sont opposées à des recruteurs armés dans une tentative désespérée de sauver leurs enfants du recrutement militaire forcé. Ces récits sont devenus un symbole fort d’une société vivant sous la terreur du TPLF belliqueux plutôt que dans la liberté.
Getachew Reda, ancien président de l’administration provisoire de la région du Tigray, a souligné que certains parents avaient été arrêtés et maltraités simplement pour avoir refusé de livrer leurs enfants.
La résistance publique ne cesse de se manifester. Le Conseil pour la paix et le changement du Tigray a organisé des manifestations pour exiger la fin des recrutements forcés et le maintien de la paix. Les slogans qui résonnaient lors de ces manifestations — « Arrêtez les enlèvements. Mettez fin aux recrutements forcés. Que la paix règne au Tigray » — reflétaient l’angoisse d’une population épuisée par la guerre et déterminée à ne pas sacrifier une nouvelle génération à la reprise du conflit.
L’alliance « Tsimdo » et le TPLF, un cheval de Troie
L’alliance la plus scélérate qui alimente la crise actuelle est la coordination présumée entre la faction interdite du TPLF, le régime érythréen et la faction militaire soudanaise, qui serait soutenue par Le Caire, dans le cadre de la soi-disant alliance « Tsimdo ».
L'ancien président de l'État régional du Tigray, Gebru Asrat, a affirmé que cette faction interdite était devenue un « cheval de Troie » au service d'intérêts extérieurs hostiles à l'Éthiopie.
Il soutient que ce groupe sert de plus en plus d'instrument aux forces qui cherchent à affaiblir la cohésion nationale et la position stratégique de l'Éthiopie.
Le Tigray, une zone tampon
L’argument stratégique plus général est que Shabiya cherche à transformer le Tigray en une zone tampon géopolitique et de conflit. Selon cette interprétation, le Tigray devient un bouclier protégeant l’Érythrée d’une confrontation directe tout en limitant simultanément les capacités militaires et politiques de l’Éthiopie.
Pour Asmara, une instabilité permanente dans le nord de l’Éthiopie constitue un levier stratégique.
Pour la faction interdite du TPLF, cette alliance présumée offre une voie potentielle pour retrouver une place sur la scène politique.
Pour les Tigréens ordinaires, cependant, le coût pourrait être catastrophique.
Une crise sécuritaire régionale en gestation
Une reprise du conflit au Tigray ne resterait pas confinée au nord de l’Éthiopie.
Elle pourrait déstabiliser les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée, affecter la fragile frontière orientale du Soudan, perturber les couloirs commerciaux régionaux, aggraver les crises humanitaires et compromettre la coopération en matière de sécurité dans toute la Corne de l’Afrique.
C’est pourquoi cette question est de plus en plus considérée non seulement comme un différend politique éthiopien, mais aussi comme un défi sécuritaire régional ayant des répercussions à l’échelle du continent.
Un test pour la communauté internationale
Les allégations concernant le recrutement forcé, la militarisation et la coordination avec des acteurs extérieurs méritent un examen international approfondi.
L’Union africaine, les Nations unies et les partenaires internationaux de l’Éthiopie ont investi un capital politique considérable dans le processus de paix de Pretoria.
Si des violations sont commises, les ignorer risquerait de compromettre la crédibilité des accords de paix négociés à travers l’Afrique.
Des enquêtes indépendantes, des mécanismes de surveillance renforcés et un engagement diplomatique soutenu sont essentiels pour empêcher l'effondrement de cette paix fragile.
La question cruciale n'est plus de savoir si les tensions s'intensifient.
Il s'agit plutôt de déterminer si la région du Tigray, en Éthiopie, deviendra le pont vers la reconstruction d'après-guerre envisagée à Pretoria, ou bien la zone tampon d'une nouvelle guerre par procuration dont les conséquences pourraient déstabiliser l'ensemble de la Corne de l'Afrique pendant de nombreuses années.