La stratégie défaillante du Caire : la propagande ne peut pas freiner l’essor de l’Éthiopie - ENA Français
La stratégie défaillante du Caire : la propagande ne peut pas freiner l’essor de l’Éthiopie
Par Jibril Lammo
22 juillet, 2026
Pendant des générations, la classe politique égyptienne s’est appuyée sur un postulat dangereux et de plus en plus obsolète : celui selon lequel la sécurité hydrique en aval ne pouvait être préservée qu’en maintenant les pays en amont dans un état de faiblesse, de pauvreté et de sous-développement.
Cette logique héritée de l’époque coloniale est aujourd’hui en train de s’effondrer.
Pourtant, alors que l’Éthiopie progresse vers une plus grande autonomie économique, une souveraineté énergétique, une consolidation démocratique et une connectivité régionale, certains médias égyptiens soutenus par l’État et l’appareil de communication officiel continuent de recycler la même stratégie bien connue : peur, désinformation, pression diplomatique et ingérence politique.
Les cibles sont claires. Le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) est présenté comme une menace existentielle. Le dialogue national éthiopien est rejeté ou délégitimé. La quête légitime du pays en matière de connectivité régionale et d’accès sécurisé à la mer Rouge est présentée comme une ambition déstabilisatrice. Dans le même temps, Le Caire continue de mobiliser ses réseaux diplomatiques et médiatiques pour restreindre les options stratégiques de l’Éthiopie.
Le message sous-jacent à ces campagnes est de plus en plus évident : l’essor de l’Éthiopie doit être contenu.
Mais l’Éthiopie n’est plus le pays que les puissances extérieures pouvaient isoler, intimider ou définir à sa place.
L’attention incessante portée aux affaires intérieures de l’Éthiopie ressemble de moins en moins à une véritable préoccupation pour la stabilité régionale et de plus en plus à un effort calculé visant à détourner l’attention des pressions socio-économiques croissantes qui pèsent sur l’Égypte elle-même. Au lieu de s’attaquer aux défis structurels auxquels est confrontée sa propre société, la classe politique du Caire et ses autorités continuent de trouver un intérêt politique à présenter l’Éthiopie comme une menace extérieure commode.
Cette stratégie peut faire les gros titres. Elle ne peut pas arrêter le cours de l’histoire.
Le GERD et la politique de la peur
Alors que les discours politiques continuent de présenter l’Éthiopie comme une menace, le pays investit dans les fondements écologiques de son avenir.
Dans le cadre de l’initiative « Green Legacy », le pays a lancé l’une des campagnes de restauration environnementale les plus ambitieuses d’Afrique. Cette initiative s’est concentrée sur le reboisement, la réhabilitation des bassins versants, la conservation des sols et la restauration des paysages dégradés à travers le pays.
Ces efforts sont directement liés à la santé à long terme des fleuves et des bassins versants éthiopiens. Des écosystèmes sains améliorent la rétention des sols, favorisent la recharge des nappes phréatiques, réduisent l’érosion et renforcent la résilience des paysages qui font vivre des millions de personnes.
Telle est la réalité que la propagande géopolitique ignore souvent.
Les pays du bassin du Nil, en particulier les nations en aval, sont confrontés à un choix. Ils peuvent continuer à consacrer des ressources à des démonstrations de force militaire, à des confrontations diplomatiques et à des campagnes médiatiques hostiles — ou bien investir dans la coopération, la restauration écologique, la gestion scientifique de l’eau et le développement partagé.
La première voie aggrave l’insécurité. La seconde ouvre la voie à une prospérité durable.
Une Éthiopie souveraine ne peut plus être isolée
La transformation de l’Éthiopie ne se limite pas à l’Abay.
Le pays est une grande puissance africaine, avec une population dépassant les 130 millions d’habitants, une position géographique stratégique, un potentiel économique considérable et une détermination de plus en plus affirmée à forger son propre avenir.
Pendant des décennies, la situation géographique de l’Éthiopie a été considérée comme une contrainte stratégique permanente. Son absence d’accès maritime direct a contribué à sa vulnérabilité économique et a renforcé un schéma plus large d’isolement régional.
Cette réalité historique est en train de changer.
La volonté de l’Éthiopie d’obtenir un accès sûr et fiable à la mer Rouge ne constitue pas un acte d’agression à l’encontre de ses voisins. Il s’agit d’un impératif stratégique découlant de la géographie, des nécessités économiques et du développement national.
On ne peut attendre d’un pays de la taille et de l’importance de l’Éthiopie qu’il reste indéfiniment dépendant d’arrangements extérieurs pour son commerce international et sa connectivité stratégique.
L’époque où l’on pouvait s’attendre à ce que l’Éthiopie accepte l’isolement comme une condition permanente est révolue.
L’Éthiopie a patiemment recherché le dialogue et négocié des solutions. Mais le dialogue ne peut signifier le maintien permanent d’inégalités historiques, pas plus que les négociations ne peuvent se réduire à exiger de l’Éthiopie qu’elle renonce à ses intérêts souverains.
La région doit en fin de compte reconnaître une réalité simple : une Éthiopie prospère et connectée ne constitue pas une menace pour la Corne de l’Afrique. Elle peut devenir l’un des plus grands moteurs de croissance de la région.
Le dialogue national éthiopien sera façonné par les Éthiopiens
Le même principe s’applique aux affaires politiques internes de l’Éthiopie.
Les tentatives de commentateurs étrangers et d’acteurs régionaux visant à rejeter le dialogue national éthiopien en le qualifiant de « théâtre politique » révèlent une incompréhension fondamentale du parcours politique du pays.
Les défis de l’Éthiopie sont réels. Ses divergences politiques sont complexes. Son histoire est contestée. Mais la responsabilité de résoudre ces problèmes incombe avant tout aux Éthiopiens.
Le dialogue national représente un effort visant à créer une plateforme institutionnelle grâce à laquelle divers griefs politiques, sociaux et historiques peuvent être discutés et traités.
Ce n’est pas un projet qui nécessite une approbation extérieure.
L’avenir politique de l’Éthiopie ne sera pas conçu au Caire, à Washington ou dans toute autre capitale étrangère. Il ne sera pas non plus déterminé par des campagnes médiatiques, des pressions exercées par des intermédiaires ou des tentatives extérieures visant à exploiter les divisions internes.
Les institutions démocratiques du pays sont peut-être encore en pleine évolution, comme c’est le cas dans de nombreuses nations. Mais l’avenir politique de l’Éthiopie doit, en fin de compte, être négocié par les Éthiopiens et façonné par les intérêts du peuple éthiopien.
Le bassin de l’Abay (le Nil) ne peut rester l’otage de rivalités historiques
Les pays du bassin du Nil sont liés par la géographie. Leurs destins sont donc étroitement liés.
Ils peuvent soit coopérer pour construire un avenir de prospérité partagée, soit rester prisonniers d’un cycle de méfiance, de confrontation et de rivalité géopolitique.
L’Éthiopie a réaffirmé à maintes reprises son engagement en faveur d’une utilisation équitable et raisonnable des ressources en eau partagées. Mais une utilisation équitable ne peut signifier le maintien des privilèges du passé. La coopération ne peut signifier qu’un pays conserve un droit de veto sur les aspirations de développement d’un autre.
Le Nil n’est la propriété privée d’aucune nation en particulier.
L’avenir du bassin doit se construire sur la coopération, le respect mutuel, les données scientifiques et la reconnaissance des droits légitimes au développement de tous les États riverains.
L’Éthiopie n’acceptera pas un ordre régional dans lequel son développement serait en permanence subordonné aux inquiétudes politiques d’un autre pays.
Elle n’acceptera pas non plus l’idée que son peuple doive rester pauvre pour que d’autres puissent se sentir en sécurité.
Les vieilles méthodes ne fonctionnent plus
La stratégie habituelle du Caire — politiser le développement de l’Éthiopie, internationaliser ses défis internes, attiser les craintes autour du GERD et faire obstacle aux ambitions régionales de l’Éthiopie — a peut-être été efficace à une autre époque.
Mais aujourd’hui, elle s’avère de plus en plus inefficace.
L’Éthiopie est en pleine mutation. Son économie est en expansion. Ses infrastructures se développent. Ses ambitions environnementales s’intensifient. Ses relations diplomatiques s’élargissent. Sa population réclame davantage de prospérité, des institutions plus solides et un rôle plus influent dans les affaires régionales et mondiales.
Aucune campagne médiatique ne peut inverser durablement cette trajectoire.
Le choix qui s’offre à l’Égypte n’est donc pas de savoir si l’Éthiopie va se développer. L’Éthiopie se développera.
Le véritable choix consiste à savoir si l’Égypte continuera à considérer l’essor de l’Éthiopie comme une menace — ou si elle reconnaîtra qu’une Éthiopie stable, prospère, dotée d’une sécurité énergétique et intégrée économiquement peut devenir un partenaire dans la construction d’un bassin du Nil plus fort et d’une Corne de l’Afrique plus prospère.
L’ère de l’endiguement touche à sa fin.
L’ère de la souveraineté éthiopienne s’annonce.
Et aucune propagande, aussi intense soit-elle, ne peut arrêter une nation déterminée à forger son propre avenir.