Pourquoi l’idée d’accorder des sièges au Conseil de sécurité de l’ONU sans droit de veto est jugée inacceptable ?

Par un rédacteur

Addis-Abeba, 5 mars 2026 — Depuis plusieurs décennies, les dirigeants africains, les diplomates et les analystes politiques appellent à une transformation du Conseil de sécurité des Nations Unies (CSNU).

 

Selon eux, l’organe le plus puissant du système multilatéral doit refléter les réalités géopolitiques du XXIe siècle plutôt que l’ordre mondial hérité de 1945.

 

Au centre de ce débat persiste une revendication historique.

L’Afrique, qui compte 54 États et plus de 1,4 milliard d’habitants, ne possède toujours aucun siège permanent au Conseil de sécurité.

 

Pourtant, une grande partie des questions examinées par cet organe — notamment les conflits et les opérations de maintien de la paix — concerne le continent africain.

 

Malgré cela, l’Afrique reste absente du cercle restreint des membres permanents qui détiennent le pouvoir décisionnel le plus important.

 

Au fil des années, cette revendication s’est intensifiée.

Cependant, l’idée d’accorder à l’Afrique deux sièges permanents dépourvus de droit de veto a suscité une forte opposition dans de nombreux milieux politiques et diplomatiques africains. Pour plusieurs responsables et experts, une telle proposition serait insuffisante et même perçue comme une forme d’humiliation.

 

Une revendication pour une représentation réelle

 

La réforme du Conseil de sécurité est activement soutenue par plusieurs États africains, dont l’Éthiopie, pays qui accueille le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba.

 

Avec d’autres nations du continent, l’Éthiopie plaide constamment en faveur d’une représentation équitable de l’Afrique au sein du Conseil et d’une révision de ses méthodes de fonctionnement.

 

Pour Addis-Abeba, la question dépasse largement le cadre symbolique : elle touche à la correction d’une injustice historique et à la crédibilité même du système de gouvernance internationale.

 

Le Premier ministre Abiy Ahmed a à plusieurs reprises affirmé la nécessité urgente d’une réforme du Conseil de sécurité.

 

Il a notamment souligné que l’Afrique doit bénéficier d’une représentation permanente conforme à la Position commune africaine, qui demande deux sièges permanents assortis de tous les privilèges, y compris le droit de veto.


 

Pour de nombreux dirigeants africains, toute formule qui n’inclurait pas ces droits ne permettrait pas de corriger le déséquilibre structurel du système international.

 

Une réforme contestée

Plusieurs propositions récentes visant à réformer le Conseil de sécurité suggèrent d’attribuer deux sièges permanents à l’Afrique afin de rendre l’institution plus représentative. Toutefois, ces sièges seraient dépourvus de droit de veto.

 

Or, ce droit — actuellement détenu par les cinq membres permanents que sont les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, la Russie et la Chine — leur permet de bloquer toute résolution importante.

 

Selon les critiques, accorder des sièges permanents sans droit de veto reviendrait à offrir à l’Afrique une présence essentiellement symbolique, sans réel pouvoir décisionnel.

 

Pour de nombreux responsables africains, une telle formule risquerait de consolider les inégalités existantes et de maintenir le continent dans une position marginale au sein de la gouvernance mondiale.

 

Dans cette perspective, certains analystes estiment que des sièges permanents sans veto instaureraient de facto un statut de membre de second rang au sein du Conseil.

 

Un système hérité de l’après-guerre

De nombreux spécialistes soulignent que la structure actuelle du Conseil de sécurité reste largement ancrée dans l’équilibre des pouvoirs qui prévalait à la fin de la Seconde Guerre mondiale, plutôt que dans la réalité géopolitique contemporaine.

 

Le professeur Andrzej Polus, universitaire polonais de l’Université de Wrocław et spécialiste des transformations politiques en Afrique subsaharienne, a expliqué à l’Agence de presse éthiopienne que les États africains ont intégré un système international qu’ils n’ont pas réellement contribué à concevoir.


 

Il rappelle que les années 1960 sont souvent appelées « l’Année de l’Afrique », période marquée par l’accession à l’indépendance de nombreux pays du continent.

 

Toutefois, ces nouveaux États ont dû évoluer dans un ordre international déjà structuré sans leur participation.

 

« Le Conseil de sécurité reflète encore l’équilibre mondial de 1945 », observe le professeur Polus.

 

« Pourtant, une grande partie des dossiers examinés aujourd’hui concerne l’Afrique subsaharienne, alors que le continent ne dispose toujours d’aucune influence réelle au sein de cette structure. »

 

Selon lui, attribuer à l’Afrique des sièges permanents dépourvus de droit de veto ne permettrait pas de corriger cette situation.

 

Il qualifie même cette idée d’« humiliantе », estimant que l’Afrique doit bénéficier du même statut et des mêmes privilèges que les membres permanents actuels.

 

Une instabilité mondiale croissante

L’urgence d’une réforme a également été mise en évidence lors d’un forum consacré à la dynamique de la réforme du Conseil de sécurité dans un contexte géopolitique mondial en mutation.



 

Ce forum a réuni des diplomates et des experts liés à l’Union africaine, qui ont souligné le rôle central du continent dans les questions de paix et de sécurité internationales, tout en dénonçant sa faible représentation au sein du Conseil.

 

Solomon Ayele Dersso, directeur d’Amani Africa Media and Research Services, a averti que le monde traverse une période d’instabilité géopolitique croissante.

 

« Nous sommes à un moment charnière de l’histoire mondiale », a-t-il déclaré.

 

Citant le poème « The Second Coming » de W. B. Yeats, il a décrit la situation actuelle comme une période où « le centre ne tient plus et l’anarchie se répand dans le monde ».

 

Selon lui, les conflits internationaux atteignent aujourd’hui des niveaux parmi les plus élevés depuis la Seconde Guerre mondiale, avec des conséquences particulièrement lourdes pour les civils.


 

Sur le continent africain, du Sahel à la région des Grands Lacs, plusieurs pays continuent d’être confrontés à des crises sécuritaires, humanitaires et économiques complexes.

 

Dans ce contexte, Dersso s’interroge sur l’efficacité d’un système multilatéral façonné par les rapports de force de l’après-guerre.

 

« La légitimité et l’efficacité du Conseil de sécurité sont aujourd’hui de plus en plus contestées », a-t-il averti.

Une revendication ancienne

Les diplomates africains rappellent que la demande d’une représentation permanente ne date pas d’hier et s’inscrit dans des décennies de plaidoyer diplomatique.

 

Robert Afriyie, ambassadeur du Ghana en Éthiopie, a rappelé que le poids politique, économique et démographique croissant de l’Afrique devrait se refléter davantage dans les institutions internationales.


 

Sans réforme significative, certains analystes craignent que le Conseil de sécurité perde progressivement sa crédibilité auprès d’une grande partie du monde en développement.

 

Vers une réforme du multilatéralisme

 

Malgré les frustrations liées à la lenteur de la réforme, le professeur Polus souligne que les institutions multilatérales continuent d’offrir des avantages importants aux pays africains.

 

La diplomatie multilatérale permet notamment aux États africains de diversifier leurs partenariats internationaux, d’accéder à des financements et de réduire leur dépendance envers une seule puissance mondiale.

 

Par ailleurs, l’engagement diplomatique de l’Afrique avec les grandes puissances s’intensifie.

 

Des initiatives telles que le Forum sur la coopération Chine-Afrique (FOCAC), les sommets États-Unis-Afrique et les partenariats entre l’Union africaine et l’Union européenne illustrent cette dynamique.


 

« L’activité diplomatique est particulièrement intense », observe Polus.

 

Mais, selon lui, les institutions internationales doivent évoluer pour s’adapter à ces nouvelles réalités.

 

« Le monde a changé, et les structures de gouvernance mondiale doivent évoluer en conséquence », souligne-t-il.

 

Pour y parvenir, il estime qu’une réforme du Conseil de sécurité nécessitera inévitablement une renégociation des traités qui définissent l’architecture du système international.

 

Ce n’est qu’à cette condition que le Conseil pourra devenir plus représentatif, plus légitime et plus efficace.

Un enjeu pour l’avenir de la gouvernance mondiale

La question de la représentation de l’Afrique au Conseil de sécurité dépasse désormais le cadre régional.

 

Elle constitue un test majeur pour la capacité du système international à s’adapter à l’évolution des équilibres mondiaux.

 

Pour les dirigeants africains, le message est clair : une présence sans véritable pouvoir décisionnel ne peut être considérée comme une véritable réforme.

 

Dans un monde de plus en plus multipolaire, beaucoup estiment que la voix de l’Afrique doit non seulement être reconnue, mais aussi dotée d’une influence réelle au sein des institutions internationales.

Agence des nouvelles éthiopienne
2023