Renforcer la résilience : la transformation rurale en Éthiopie face aux migrations liées au climat.

Par Temesgen Assefa

La région de l'IGAD, dont l'Éthiopie est une composante essentielle, est une région dynamique et stratégique sur les plans démographique, économique et politique.

 

La région de l’IGAD, dont l’Éthiopie constitue un pilier central, est une zone dynamique et stratégique sur les plans démographique, économique et politique. Avec plus de 230 millions d’habitants, majoritairement jeunes, la région présente à la fois d’importantes opportunités et des défis considérables.

 

 

Elle fait face à une combinaison de pressions économiques, sociales et environnementales qui s’entrecroisent, au sein desquelles le changement climatique s’impose comme un facteur aggravant majeur. Les phénomènes climatiques extrêmes — sécheresses prolongées, inondations soudaines, précipitations irrégulières — perturbent l’accès à l’eau et la productivité agricole, accentuant la vulnérabilité des communautés locales.

 

 

Ces chocs, combinés à la dégradation environnementale, à la rareté des ressources, aux conflits et à la pauvreté, ont profondément modifié les moyens de subsistance dans toute la région. L’une des conséquences les plus visibles est l’augmentation des migrations, internes comme transfrontalières.

 

 

Les déplacements internes concernent surtout les populations rurales, qui se dirigent vers les centres urbains en quête de revenus alternatifs.

 

Ce flux contribue à l’essor rapide des zones informelles et à la pression croissante sur les infrastructures et les services urbains. Parallèlement, les migrations transfrontalières se sont intensifiées, alimentées par les difficultés économiques, les tensions climatiques et l’insécurité, faisant de la mobilité humaine un trait marquant de la région.

 

Dans ce contexte, il est crucial de saisir les liens étroits entre changement climatique, opportunités économiques et dynamiques migratoires.

Pour y répondre, l’Éthiopie a lancé un ambitieux programme de transformation rurale visant à renforcer la résilience face aux aléas climatiques et à réduire les pressions migratoires, au niveau national et régional.

 

Ces initiatives agricoles dépassent le simple cadre économique : elles constituent une stratégie systémique de lutte contre la pauvreté, le chômage et la dégradation de l’environnement, en transformant en profondeur les modes de production rurale.

 

De plus en plus, le modèle éthiopien sert de référence pour d’autres pays de la Corne de l’Afrique, désireux de bâtir des communautés rurales résilientes face au changement climatique et de limiter les migrations forcées.

 

Clusters de commercialisation agricole (ACC) : levier de la transformation rurale

Selon l’Institut éthiopien de transformation agricole, le programme des Clusters de commercialisation agricole (ACC) constitue le pilier central des efforts de transformation rurale en Éthiopie.

Lancée dans sa première phase de 2019 à 2025, cette initiative a touché environ 4,4 millions d’agriculteurs répartis dans 311 woredas, en se concentrant sur onze produits de base sélectionnés stratégiquement.

 

Il s’agit notamment de céréales comme le blé, le maïs et le teff, ainsi que de cultures horticoles à forte valeur ajoutée telles que l’avocat et la banane.

 

L’élément clé du programme ACC réside dans son approche par regroupement, visant à surmonter la fragmentation des terres, l’une des principales contraintes à la productivité agricole en milieu rural.

 

En formant volontairement des groupements d’au moins 0,25 hectare, les agriculteurs bénéficient d’une production coordonnée, de normes partagées et d’un apprentissage collectif.

 

Cette stratégie a permis des gains de productivité significatifs : entre 2019 et 2025, les rendements céréaliers ont augmenté de 34 %, tandis que les cultures horticoles ont enregistré une hausse remarquable de 193 %.

 

S’appuyant sur les succès de l’ACC, le programme de commercialisation agricole par le biais d’innovations climatiques et inclusives (ACCII) a été récemment lancé pour étendre la portée et l’impact de l’initiative.

 

Selon Mandefro Nigussie, directeur général de l’Institut éthiopien de transformation agricole, ACCII inclut la sélection de produits supplémentaires et élargit sa couverture géographique afin de toucher davantage de régions.

 

Le programme adopte également un modèle de co-investissement, renforçant le soutien aux petits exploitants et aux autres parties prenantes.

 

Il intègre des initiatives de lutte contre le changement climatique, de promotion de l’égalité des sexes et d’autonomisation des jeunes, tout en transformant progressivement les groupements agricoles en entreprises structurées et durables.

 

Des intrants aux marchés : renforcer la chaîne de valeur agricole

 

La simple augmentation de la productivité ne suffit pas à assurer la subsistance des populations rurales sans un accès fiable aux intrants, au financement et aux marchés. Pour remédier à ces défis, la stratégie de transformation rurale de l’Éthiopie adopte une approche intégrée, couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur agricole.

 

Un élément central de cette démarche est la création de guichets uniques agricoles (AOSS). Plus de 360 centres ont été mis en place à l’échelle nationale, offrant à près de 12 millions d’agriculteurs un accès simplifié aux intrants et aux services de vulgarisation.

 

Ces centres facilitent chaque année des transactions estimées à 3,5 milliards d’ETB et ont permis la création d’environ 2 400 emplois permanents.

 

Parallèlement, l’initiative de production de semences coopératives (CBSP) renforce l’accès à des semences de qualité en partenariat avec des coopératives et des producteurs privés, couvrant 15 à 17 % de la demande annuelle nationale.

 

Le système de bons d’intrants (IVS) a, quant à lui, permis à 9,5 millions d’agriculteurs d’acquérir les intrants agricoles essentiels, générant des transactions dépassant 48,4 milliards d’ETB.

 

Témoignages du terrain : l’impact concret pour les agriculteurs

 

Dans la zone d’Arsi, région d’Oromia, les communautés agricoles témoignent des transformations apportées par le programme ACC.

 

Gezahegn Arega, du district de Limuna Bilbilo, explique que les rendements étaient auparavant faibles et les pratiques agricoles inefficaces. « Le programme ACC a permis la création de centres de mécanisation et de guichets uniques pour les intrants, améliorant considérablement notre production », précise-t-il.

 

Abdela Feyso, membre d’une coopérative de production de semences près de Bekoji, souligne que l’accès à des semences certifiées, à la formation et aux machines agricoles a profondément changé l’approche des agriculteurs.

 

« Nous avons désormais un meilleur accès aux marchés, ce qui nous permet de vendre nos produits à des prix équitables, augmentant nos revenus », ajoute-t-il.

 

Abera Tullu, du district de Digeluna Tijo, note que l’augmentation de la production a permis aux agriculteurs de générer des excédents, renforçant ainsi le sentiment d’appartenance et de solidarité communautaire.

 

Kemal Aman, un autre agriculteur de la région, confirme que la mécanisation et l’accès aux services d’intrants ont fait grimper la productivité à environ 60 quintaux par hectare.

 

Enfin, Abdurahman Haji, directeur de la coopérative agricole de Galema, souligne les bénéfices collectifs de la commercialisation agricole : « Nous constatons des améliorations dans les économies locales, ce qui est encourageant pour l’ensemble de la communauté ».

 

Ainsi, la combinaison d’infrastructures modernes, de services intégrés et de mécanisation agricole transforme progressivement les moyens de subsistance ruraux en Éthiopie, tout en renforçant la résilience des communautés face aux défis économiques et climatiques.

 

Coordination institutionnelle et ampleur des actions

 

Zelalem Jaleta, directeur de l’ACC pour la région d’Oromia, a souligné que l’Institut éthiopien de transformation agricole, en partenariat avec les coopératives locales, a renforcé les infrastructures de production à l’échelle régionale.

 

Cette dynamique inclut la construction de 12 entrepôts de semences, l’installation de machines pour le nettoyage des semences et la mise en place de quatre centres de mécanisation. Ces réalisations illustrent le potentiel d’une approche où le soutien institutionnel, les structures coopératives et l’engagement des agriculteurs sont pleinement coordonnés.

 

Emploi des jeunes et enjeux migratoires

 

Le chômage reste un défi majeur en Éthiopie, notamment pour les jeunes. Au cours des dix prochaines années, plus de 12 millions de jeunes devraient intégrer le marché du travail, soulignant l’urgence de créer des emplois durables.

 

Le programme ADEY (Emploi digne pour les jeunes en Éthiopie), centré sur l’agriculture et soutenu par un investissement de 74,5 millions de dollars, vise à générer 611 000 emplois durables, avec un accent particulier sur les jeunes femmes.

 

En s’appuyant sur la plateforme ACC, ADEY cible des produits agricoles à forte valeur ajoutée tels que le soja, la volaille et les produits laitiers, tout en promouvant le développement des compétences, l’accès au financement et l’entrepreneuriat agricole.

 

Pour l’Éthiopie, favoriser l’emploi des jeunes constitue non seulement un impératif économique, mais également un levier stratégique pour réduire les pressions migratoires.

 

La résilience climatique au cœur de la transformation rurale

 

La résilience climatique représente un pilier central de la stratégie de transformation rurale éthiopienne.

 

Le programme ACC II (commercialisation agricole par des innovations intelligentes face au climat et inclusives) vise à renforcer l’agriculture résiliente au climat, la gestion durable des ressources et les stratégies d’adaptation.

 

Sur cinq ans, cette initiative prévoit de soutenir 6,5 millions d’agriculteurs en généralisant des pratiques résilientes face au changement climatique dans divers systèmes agricoles.

 

Elle prend également en compte les défis des réfugiés et des personnes déplacées internes (PDI), avec une approche combinant développement, assistance humanitaire et consolidation de la paix, visant l’intégration de plus de 300 000 bénéficiaires et le renforcement de leur résilience socio-économique et climatique.

 

La mise en place d’entreprises agroalimentaires (EAA) renforce encore cette résilience en connectant les coopératives aux modèles du secteur privé et en améliorant l’accès aux marchés.

Au-delà de l’agriculture, la transformation rurale comprend également le développement des infrastructures de base, telles que les routes, les télécommunications et l’accès aux soins de santé – autant de piliers essentiels pour construire des communautés rurales stables et résilientes.

 

Une référence régionale

 

La stratégie de transformation rurale de l’Éthiopie, qui combine commercialisation agricole, création d’emplois et renforcement de la résilience climatique, constitue une réponse globale aux défis de la pauvreté et des migrations.

 

En consolidant les moyens de subsistance à la source, cette approche s’attaque directement aux causes profondes des migrations ruralesurbaines et transfrontalières.

 

Dans un contexte de pressions climatiques croissantes dans la Corne de l’Afrique, l’expérience éthiopienne démontre comment une transformation rurale bien ciblée peut restaurer les opportunités, renforcer la résilience et favoriser la stabilité à l’échelle régionale.

 

Agence des nouvelles éthiopienne
2023