Dépasser l’État-nation : L’Éthiopie initie une coopération pragmatique

Traduit de l’article anglais de Bereket Sisay

 

Addis-Abeba, le 28 a
oût 2025 (ENA) : - La situation politique dans la Corne de l’Afrique est souvent décrite à travers un prisme orientaliste, donnant lieu à une image très sombre de la région.

 

La région y est fréquemment perçue comme un épicentre d’instabilité, où les tensions et les menaces politiques sont constantes.

 

Ce regard, bien que biaisé, n’est pas totalement déconnecté de la réalité : la région est en proie à des crises récurrentes depuis de nombreuses années.

 

Conflits ethniques, insurrections terroristes, désordre institutionnel, actes de piraterie et affrontements entre États y ont laissé une empreinte durable.

 

Par ailleurs, l’ingérence d’acteurs étrangers ne fait qu’aggraver les tensions politiques, contribuant à plonger la Corne de l’Afrique dans un profond désarroi.

 

Historiquement, cette région a souvent servi de terrain de manœuvre pour des puissances extérieures, attirées par sa position géostratégique, ce qui en a fait un véritable carrefour d’enjeux internationaux.

 

Dès lors, elle s’est construite comme un espace multipolaire symétrique, où se croisent intérêts concurrents et alliances opportunistes, souvent au détriment de la stabilité locale.

 

Ces dynamiques conflictuelles ont largement façonné l’état actuel de la région, entachant durablement son image et celle de ses nations.

 

Face à cela, il devient impératif de rompre avec cette trajectoire et de promouvoir une nouvelle approche.

 

Cela suppose toutefois une volonté politique affirmée et le courage d’initier des projets de coopération régionale et internationale, fondés sur des bénéfices réciproques, capables de redéfinir en profondeur la perception de la Corne de l’Afrique.

 

Face à cette configuration géopolitique complexe, l’Éthiopie s’est engagée activement à infléchir le cours des événements et à jouer un rôle moteur dans le développement régional, en assumant pleinement ses responsabilités.

 

Cela fait déjà plusieurs années que le pays a repensé son orientation stratégique, adoptant une démarche collective pour faire face aux grands défis régionaux et construire un avenir plus prometteur.

 

Dans cette optique, l’Éthiopie s’investit sans relâche pour promouvoir l’intérêt commun, avec la volonté ferme de tourner la page des turbulences passées et d’ancrer durablement la paix et le progrès dans la région.

 

Comme l’expose clairement sa politique étrangère, Addis-Abeba place ses voisins immédiats au cœur de ses priorités, consciente de l’interconnexion profonde de leurs trajectoires.

 

L’Éthiopie semble ainsi mettre en pratique l’adage : « nous flottons ensemble ou nous sombrons ensemble », soulignant l’indissociabilité des destins régionaux.

 

Cet engagement n’est pas simplement déclaré ; il s’est concrétisé à travers des initiatives collaboratives, menées dans un esprit de réciprocité et de bénéfice partagé, illustrant la volonté éthiopienne de bâtir une stabilité durable.

 

Ces actions, fondées sur le principe du gagnant-gagnant, visent non seulement à consolider la paix régionale, mais aussi à impulser un développement inclusif à l’échelle du continent.

 

Un exemple concret de l'engagement de l'Éthiopie en faveur de la paix régionale est son implication active en Somalie.

 

Depuis 2006, elle joue un rôle clé dans les efforts de stabilisation du pays, illustrant ainsi son attachement profond au principe de « non-indifférence » face aux crises affectant ses voisins.

 

En s'engageant militairement et diplomatiquement pour soutenir la paix en Somalie, l’Éthiopie a affirmé sa volonté de répondre aux défis régionaux par la coopération.

 

Bien que la menace du groupe terroriste al-Shabaab ne soit pas totalement éliminée, son influence s’est nettement affaiblie, renforçant ainsi la stabilité dans la Corne de l’Afrique.

 

La résilience actuelle du gouvernement fédéral somalien est en grande partie le fruit de l’appui soutenu de l’Éthiopie, en coordination avec d’autres partenaires régionaux et internationaux.

 

L'Éthiopie conçoit cette collaboration non comme une aide ponctuelle, mais comme une responsabilité partagée, guidée par la conviction que la sécurité de ses voisins est indissociable de la sienne.

 

Cette interdépendance est clairement mise en lumière par les propos du Premier ministre Abiy Ahmed, lors de l'investiture présidentielle somalienne de 2022 à Mogadiscio : « Nous ne considérons pas notre progrès en tant que nation comme distinct de celui de nos voisins, car nous comprenons parfaitement qu’un voisin en paix avec lui-même est un allié sur la voie de la prospérité. »

 

Ce message souligne l’approche solidaire et proactive adoptée par l’Éthiopie dans la construction d’une paix durable dans la région.

 

L’Éthiopie a également joué un rôle déterminant dans les efforts de pacification au Soudan du Sud, un pays confronté à une guerre civile persistante depuis son accession à l’indépendance.

 

En s’appuyant sur le cadre régional offert par l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), elle a dirigé des médiations complexes entre les factions rivales, aboutissant à la signature d’un accord de paix que beaucoup jugeaient hors de portée.

 

Bien que la mise en œuvre de cet accord reste semée d'embûches, des progrès notables ont été accomplis, et le pays avance lentement vers une stabilité relative.

 

L’engagement actif de l’Éthiopie dans ce processus lui a valu une reconnaissance régionale et internationale, tant son implication a été cruciale pour soutenir la paix et réaffirmer sa responsabilité dans la promotion de la stabilité au sein de la Corne de l’Afrique.

 

En assumant une part significative du fardeau des crises sociales qui frappent la région, l’Éthiopie s’est affirmée comme un partenaire régional incontournable.

 

En dépit de ses propres défis économiques et de la pression liée à sa population nombreuse, elle joue un rôle central dans la gestion de la crise des réfugiés en Afrique de l’Est.

 

Le pays accueille aujourd’hui plus d’un million de réfugiés, principalement originaires du Soudan et du Soudan du Sud, témoignant ainsi d’une solidarité remarquable.

 

Cet engagement humanitaire illustre la vision éthiopienne d’une réponse régionale concertée aux crises, fondée sur la coopération et le développement partagé.

 

À l’échelle internationale, cette attitude a été saluée comme une alternative à la tendance croissante des politiques migratoires restrictives dans les pays du Nord.

 

Par ailleurs, face à l’urgence climatique qui frappe durement la Corne de l’Afrique – une région particulièrement vulnérable – l’Éthiopie a choisi l’action plutôt que l’inaction.

 

Elle a mis en place l’initiative ambitieuse du « Green Legacy » (Héritage vert), visant à restaurer les écosystèmes par la plantation de milliards d’arbres, avec une forte mobilisation populaire.

 

Cette démarche ne s’arrête pas aux frontières nationales : l’Éthiopie partage activement son expertise et fournit des semences forestières à des pays voisins tels que Djibouti et le Soudan du Sud.

 

En contribuant ainsi à un effort régional coordonné contre les effets du changement climatique, elle pose les bases d’une économie verte plus résiliente à l’échelle de la région.

 

Les projets transfrontaliers menés par l’Éthiopie témoignent de son engagement en faveur d’une prospérité régionale partagée.

 

Le Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) illustre parfaitement cette vision d’un développement coopératif.

 

Bien qu’il offre des avantages directs à l’Éthiopie – notamment en matière d’électrification – le GERD a été conçu dans une optique régionale, visant également à générer des bénéfices pour les pays en aval, tels que le Soudan et l’Égypte.

 

En permettant une meilleure gestion des crues, une régulation plus efficace du débit du Nil et la fourniture d’une énergie renouvelable, ce projet constitue un levier stratégique pour renforcer la sécurité hydrique et énergétique dans une région chroniquement affectée par les pénuries.

 

La production d’électricité à grande échelle issue du barrage devrait stimuler l’industrialisation et le développement du secteur manufacturier, contribuant à dynamiser les économies nationales et à favoriser l’intégration régionale.

 

Cette dynamique est en parfaite cohérence avec les objectifs de l’Agenda 2063, la feuille de route de l’Union africaine pour le développement durable et l’unité du continent.

 

Le renforcement du tissu industriel générera des opportunités d’emploi dans diverses filières, améliorera les revenus des populations et soutiendra une croissance plus inclusive.

 

Ce type d’initiative s’inscrit ainsi dans une logique de transformation structurelle, au service d’un avenir plus stable et prospère pour l’ensemble de la région.

 

De la même manière, la recherche par l’Éthiopie d’un accès à la mer témoigne de son engagement envers une prospérité partagée et une coopération régionale renforcée.

 

Cette ambition ne relève pas d’un intérêt purement national, mais s’inscrit dans une vision de développement collectif, puisque un accès maritime offrirait des opportunités économiques et commerciales significatives aux pays voisins.

 

L’enclavement historique de l’Éthiopie a freiné son potentiel économique et affaibli sa position stratégique, tout en privant la région des bénéfices qu’un tel accès pourrait générer à plus grande échelle.

 

En obtenant cet accès, l’Éthiopie serait en mesure de stimuler des retombées régionales comparables à celles induites par le Grand Barrage de la Renaissance, renforçant ainsi son rôle dans la promotion d’initiatives de développement axées sur l’intérêt commun et la coopération mutuelle.

 

Par ailleurs, l’Éthiopie a joué un rôle central dans le renforcement de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), la consolidant en une organisation multilatérale robuste capable de rallier ses membres autour d’objectifs partagés.

 

Cette avancée marque une nouvelle étape dans les efforts du pays pour encourager la coordination et l’intégration régionales.

 

Ces récits reflètent une vérité essentielle : l'Éthiopie vise la croissance et la prospérité par l’engagement collectif.

 

Pour y parvenir, elle privilégie une démarche collaborative afin de surmonter les défis hérités du passé et de mettre en place des stratégies solides garantissant une paix et un développement durables.

 

Une action collective représente une opportunité nouvelle, nécessitant que chaque pays de la région manifeste la volonté politique indispensable pour concrétiser cette vision géopolitique pragmatique.

 

Par leur coopération, ces nations ont le pouvoir de redéfinir les trajectoires politique et économique de la région.

 

Avancer dans un contexte mondial marqué par le chaos est cependant un défi majeur. Aujourd’hui, la scène géopolitique internationale reste tendue : le conflit entre l’Ukraine et la Russie se poursuit, la crise au Moyen-Orient demeure, et la rivalité sino-américaine s’intensifie.

 

Par ailleurs, plusieurs dynamiques préoccupantes émergent en Afrique et dans la région.

 

Il est donc vital de naviguer prudemment à travers cette instabilité politique et économique globale afin de concevoir des solutions adaptées pour l’Afrique de l’Est, et plus particulièrement pour la Corne de l’Afrique, du moins pour l’heure.

 

Pour que cette région accède à la paix et à la prospérité, la collaboration doit aller bien au-delà des paroles.

 

L’Éthiopie a d’ores et déjà pris des initiatives audacieuses ; la question qui se pose désormais est de savoir si d’autres États suivront cet exemple.

Agence des nouvelles éthiopienne
2023